La vie est complexe, le « rien à cacher » est simpliste #PJLRenseignement

enfant masqué

Nous sommes famille d’accueil.

Madame est assistante familiale pour être précis. C’est un métier très riche, difficile parfois, moi qui suis une vraie e-pipelette j’ai souvent envie de partager sur le sujet. Mais c’est hors de question. Nous vivons dans le secret, la confidentialité, nous avons des choses à cacher.

Nous nous occupons de petits, parfois des nourrissons de quelques jours, nés sous X. Ces enfants ont une histoire qui n’appartient qu’à eux et qu’il s’agit de préserver au maximum, pour toujours. C’est ce qu’on appelle le droit à la vie privée. Cette vie démarre sur un secret, une mère qui a le droit de donner la vie et d’en couper le cordon familial. Dans les années qui viennent, ce genre de secrets de famille seront de plus en plus numérisés et donc de plus en plus difficiles à maîtriser. Le temps où le dossier personnel si lourd de sens prenait la poussière bien à l’abri au fond des archives d’un Conseil Général est révolu.

Les équipes travaillent dans le soucis constant de cette confidentialité, mais nos usages numériques impliquent toujours plus de traces. Correspondances par courriers électroniques, photos numériques pour l’album personnel de l’enfant, rapports de suivi et j’en passe, l’empreinte de la vie de l’enfant et de ses parents est de plus en plus disponible pour qui aurait un accès général à nos interconnexions.

Une écoute systématique des petits et grands secrets de tous implique nécessairement la dispersion de notre intimité. Pour beaucoup qui vivent dans le confort d’une vie épargnée, ça ne semble pas si grave. Pourtant même chez qui répète souvent n’avoir « rien à cacher », peu j’imagine iraient donner leurs mots de passe de leurs comptes mail, facebook, banquaire ou fiscal au commissariat voisin, peu accepteraient sans doute l’installation de micros et de caméras chez eux jusque dans leurs toilettes ou leur douche.

Oui mais si ce sont les services secrets qui me matent sous la douche dans le cadre de la lutte anti terroriste, est ce si grave?…

Allez, soyons fous, imaginons un instant que l’Etat est vertueux. Le souci c’est que l’Etat est nul en informatique. Ce n’est pas monsieur Valls ou Cazeneuve qui vont te matter, ce ne sont pas eux ni même parfois leurs services qui vont traiter les basses couches de cet édifice pharaonesque que sera l’écoute de masse de dizaines de millions de citoyens. Toutes ces montagnes de données, toutes nos vies dispersées seront à la merci de légions de techniciens qui forment comme le dit je crois quelque part Fabrice Epelboin le prolétariat numérique, ces sysadmin mal payés pour gérer à l’abri des regards le plus précieux de nos trésors: notre intimité. Nos Etats toujours plus sécuritaires nous vendent une maîtrise qu’ils n’ont pas. (Ceci n’est pas une attaque contre nos frères sysadmin 😉 )

Bien sûr loi ou pas loi, nous sommes déjà à la merci de nos traces, mais il est une chose de légiférer pour s’en protéger, une autre que de livrer cette arme à un exécutif qui veut s’affranchir du judiciaire.

La vie est complexe, le « rien à cacher » est simpliste. Qui dans ce pays est assez autruche pour ne pas avoir une petite idée de l’immensité des difficultés sociales? Tous milieux confondus, qui ne connaît pas des plus ou moins proches qui ont vécu un drame, une histoire compliquée, une agression, une maladie, une addiction, … Tous ces gens ont droit à la confidentialité, et les institutions ont de moins en moins le pouvoir de leur assurer. Voilà une raison parmi d’autres qui me laisse croire qu’il est particulièrement dangereux de leur donner tous pouvoirs avec cette Loi sur le Renseignement.

Le problème démocratique est simple: aussi grave ou futile qu’elle soit, toute information qu’on souhaite garder secrète devient un moyen de pression si elle fuite, c’est pour ça qu’un pouvoir ne doit pas tout savoir de tous les citoyens.

Je n’aborde aujourd’hui que l’exemple du social, ce n’est évidemment pas le seul. Qui dénoncera quoi que ce soit s’il se sait enregistré? Comment va fonctionner la police sans indics? Comment va travailler la trop rare presse indépendante sans protection des sources? Et les avocats, les ONG?…

Et comme si le danger n’était pas assez grand pour les lanceurs d’alertes, des intérêts privés sont en train de piétiner ce qu’il nous reste de démocratie avec l’arme ultime des prédateurs oligarchiques: le sacro-saint Secret des Affaires.

6 Comments

  1. Ton billet est excellent, les thèmes abordés sont très forts et tout citoyen pourra se reconnaître.

    Une vie simple et modeste a le devoir d’être protégée comme le plus grand secret d’Etat. Nos vies ne méritent pas d’être stockées sur les disques dures des renseignements étatiques.

  2. JC, ton argumentation est lumineuse, percutante.
    Montrant au quotidien les risques de cette insupportable intrusion dans la sphère personnelle, j’espère que ces cas concrets vont réveiller des consciences…
    Le droit à l’intimité est fondamental, constitutionnel d’une société basée sur le respect, l’estime, la confiance, l’humanité quoi !
    Surveiller tout et tous, au mépris du domaine privé, est, comme tu le soulèves, un déni d’éthique. Les « ouvriers » de la surveillance n’ont pas de code de déontologie, à ma connaissance !
    Le service social en a un, les soignants aussi.
    Evidemment les services de mise au secret, non… le secret c’est tout pour eux, nous on aura plus ce droit.
    Ils veulent s’arroger l’autorisation de nuire à ceux qui, contribuables, vont les payer pour faire ce triste boulot, et on aura laissé faire ça ?

  3. Pingback: 11 questions à @jcfrog

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